Dbloc notes

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L'essence bleutée de Bashung

Préparation de la scène. Le tabouret noir devant le micro parle de fatigue. Sur une tablette, une carafe d'eau dont il ne se servira d'ailleurs pas, et une série de mystérieux objets métalliques qui se révéleront des harmonicas. Cinq différents.

Arrivée. Vêtu de noir, chemise blanche. Mince comme en 80. Chapeau de cuir ska et lunettes marron, petites mais enveloppantes. Chauve tel «le Fantôme». L'oreille est immense, comme collée à la joue. La peau jaunie. Surtout aux mains qui seront l'acteur principal du concert : un concert de mains. Des silhouettes noires s'activent autour, soutenant ses gestes, l'aidant à s'asseoir. L'une d'entre elle apporte une guitare noire, dont elle passe la courroie au-dessus de la tête de Bashung avec précautions. Il se laisse faire, on a le sentiment qu'on va assister à un concert de mourant. D'autant que ses premiers mots - «Bonsoir, merci d'être la, je crois que c'est le cinquième rendez-vous dominical…» - sont dits à bout de souffle… On est alors sidéré de la puissance que prend la voix en majesté dès le premier morceau : Comme un lego. Il parle en mourant mais la voix du chanteur est intacte, étrangère à la maladie. Mi-Léonard Cohen mi-Gainsbourg de la fin, délicat, Bashung est efféminé, presque pâmé dans ses gestes.

Les mains. Elles concentrent toute l'action, qu'il accomplissait autrefois avec tout le corps. C'est un spectacle de marionnettes sans marionnettes. 100 % rock. Elles sont de cire, très peu mobiles. Les doigts sont figés dans une raideur cadavérique, musée-grevinesque. Leur mouvement vient du bras et du poignet : elles avancent, reculent, tournent sur elles-mêmes sans cohérence apparente. Toujours à contre-emploi des paroles, pas une fois elles ne montrent le ciel quand il chante Vénus. Pourtant, il y a une logique interne, inaccessible au commun des mortels que nous sommes et qu'il n'est plus, pour la bonne raison qu'il est plus mort que mortel. On songe à Shakespeare, à ses spectres, revenant hanter les vivants. Une présence ralentie, presque gélifiée, donne le spectacle extraordinaire d'un rock pur, essentiel, réduit à une pure image. C'est frappant quand il attaque Osez Joséphine, fabuleux moment, le genou légèrement plié, guitare à la perpendiculaire : c'est Chuck Berry qui va attaquer Johnny B. Goode.

L'immobilité n'ôte rien à l'intensité du geste : c'est juste contenu, en puissance, «terrible cruel et captivant», comme dit le «lego avec les dents». On reste hypnotisé par les mains de Bashung qui dessinent des volutes dans la fumée artificielle bleutée, façon Gitanes cancérigènes. Il trouve en permanence des milliers de minuscules mouvements divers pour accompagner les airs. Mais tous ont en commun d'être tournés vers l'intérieur, comme un ver qui se tortille lentement, élevant parfois la queue au-dessus de ses yeux, ou le contraire. Lenteur, lenteur exemplaire du tai-chi, comme si tout mouvement rapide était devenu inutile, perte de temps et d'énergie. On est là comme au cœur du noyau (noir ?) Bashung semble avoir avalé Manset, l'avoir digéré pour n'en rendre que l'essence bleue.

 

Gant de cuir et rock de velours

grand angleCas unique de longévité, Gaby allait rester en tête du hit-parade un an. Roulette russe, l'album à la clef du chanteur messie s'envolait vers le succès. Bashung se confiait à Libération en février 1981. Une interview que voici dans son intégrité.

 

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BAYON

 

 

 

 

 

 

 

 

«Ce qui est terrible, avec Buddy Holly, c'est qu'il est complètement actuel. Ses textes sont d'une naïveté monstrueuse ! Quand ça arrive en plein dans notre époque, qui est assez "complexe" et tout d'un seul coup, ça dégage une espèce de fraîcheur. Et en même temps, on sait qu'il est mort. C'est très curieux. C'est très dur maintenant de faire une chanson qui soit assez simple, comme ça. On ne peut pas imaginer plus… C'est d'une simplicité vraiment incroyable, Buddy Holly ! Il y a deux accords, et les textes sont absolument transparents. En même temps, ils cachent un grand "désespoir". Il y a ce côté maudit du rock : c'est pour ça. J'étais fasciné quand j'étais môme. C'est le premier truc que j'ai écouté. Je n'habitais pas à Paris à l'époque. J'habitais en Alsace ; et on n'écoutait pas la radio française. On se branchait sur les postes allemands. Je ne connaissais pas du tout la chanson française. Je n'ai pas du tout baigné dans tout ce qu'il y a de français. Ce qui marchait, en France, c'était Lucienne Delille, des gens comme ça. Je ne connaissais pas du tout. Quand je suis arrivé à Paris, ce qu'on entendait, c'était les Chaussettes noires, les Pirates, Dany Boy, et tout ça. C'était un grand coup de balai sur la chanson française qui existait avant ! Donc, je suis incapable de te faire une chanson dans le genre… Georges Chelon. Ou alors, si j'en fais une, elle sera "détraquée" à un point ! Pas racontable. C'est une histoire d'époque. Quand j'étais môme, j'écoutais tout ce qui était rock. Ça allait de Billy Fury à Cochran. En passant par Gene Vincent, Joe Brown, tous ces trucs-là.»

 

Rock

 

L'homme à la bière chambrée vient de se faire happer par un taxi fou. Avec son grand sac de contrebandier mystère et son succès en bandoulière. Drôle de mec, ce mec. Un peu sombre, un peu replié «Gaby, oh Gaby/Tu devrais pas m'laisser la nuit.» «Timide», il dit. Il y a de ça. Et puis pas mal de «tenue». S'il était matamore, ça ferait un ringard de plus dans la troupe barrissante des grandes gueules du cocorico rock toc. Tel quel, plein de tact, le bonhomme incarne quelque chose de paradoxalement neuf. Le rock mature. Il démarre en trombe à un âge où la plupart sont déjà pliés. Et l'anti-frime. Une sorte de conscience professionnelle bien peu de chez nous. Eddy, Johnny, Dutronc, Manset, Gainsbourg, Ronnie Bird, Vince Taylor. Le soin, la précaution musicale et oratoire, le sourire intérieur. Comme une idée «avertie» du rock point de velours. Ses nouveaux morceaux défilent en accéléré… La chute subtile de Je sors avec ma frangine, au son nostalgique du synthé «Farfiza». Et les intros ! Ça cache quelque chose, avec ses guitares lourdes qui volent. Elle m'apprend à aimer avec ses caisses Cadillac. Le son secret de Reviens-va-t'en. Vertige de l'amour et son accroche en «une» à la meule spoutnique. Le nouveau hit. Qui déploie autant de «bon sens», ici, depuis vingt ans ? Trois, quatre zozos, toujours les mêmes: un fumeur de cigarettes alcoolique et cardiaque. Un têteur blond de gros cigares cynique. Un cow-boy balourd. Un moine sorcier exilé en Thaïlande.

 

Avec son troisième disque, Bashung, jeunot trentenaire, a replacé la cible assez haut. Histoire de mettre quelques années de talent entre la boue ou la purée (les autres) et le rock digne (lui) : «J'pourrai jamais plus être un fan/Mon applaudimètre est en panne […]/Quand j'm sens mal, c'est que j'vais bien/Parce qu'avant attention, j'chantais plus rien !»

 

C'est un macadam rocker débonnaire qui fredonne ; mais on dirait le rock français au bois dormant qui parle. Après long temps d'ivrognerie, de sommeil, et d'incurie, la malédiction des fanfarons est peut-être levée enfin :

 

Bayon : Tes projets c'est quoi ?

Bashung : Eh bien, la tournée, là. Assez longue, suivie. Et des choses qui se mettent en place, dans le domaine du cinéma.

 

B : C'est-à-dire que tu jouerais ? Tu tournerais ? Ou quoi ?

B : C'est possible. Je jouerai.

 

B : Avec qui tu ferais ça ?

B : Un mec qui veut faire un remake de Burma. Tu vois ? …

 

B : Ah, Léo Malet ! C'est ça ?

B : C'est ça, oui.

 

B : Et tu ferais Nestor Burma, toi ?

B : Non, non. Ils veulent mettre un «voyou» dedans. Ça serait moi, le voyou.

 

B : Question business, comment ça se passe pour tes contrats ?

Rock

 

B : C'est la faute à Dylan, je l'avais fait chez Barclay. Et… j'ai fui. Ventre à terre.

 

B : Pourquoi ? C'était vraiment galère ?

B : Eh bien, je me retrouvais devant des irresponsables. Moi, j'aime bien me marrer. Mais il arrive un moment où certains trucs ne me font plus rire.

 

B : La promotion était nulle ?

B : Non, non. Pas du tout. J'avais même une bonne promotion. Il y avait une fille qui m'aimait bien et qui avait l'air de comprendre à peu près où je voulais en venir. Mais je crois que tous les autres n'ont absolument pas saisi où je voulais aller. Pour moi, c'était pas sorcier ! Eux, ils en étaient à des idées de chanson «marginale», tout ça. Alors, j'ai fui ! Après, j'ai rencontré Gérard Baquet et je lui ai montré quelques trucs à la guitare. Il m'a fait confiance. Comme je finis les choses au dernier moment, il faut que le type me fasse confiance. Vraiment confiance. A fond. Parce que le gars qui va me dire : «Là, coco, tu me changes le pont», ça, c'est terminé. Fini. Fini ! Les mecs qui gambergent encore comme ça, c'est des fous furieux ! Donc, à partir de là, ça allait. J'ai fait Roulette russe. Dans un petit studio. Mais enfin, j'ai quand même réussi à raconter à peu près ce que je voulais raconter. J'étais un tout petit peu limité au point de vue moyens…

 

B : Deux jours de studio ! (rires).

B : Non, pas deux jours. Mais j'aurais pu faire plus. L'autre jour, un type m'a raconté. Il venait de discuter avec un directeur de production qui ne comprenait pas du tout pourquoi on pouvait avoir besoin de vingt-quatre jours pour faire un disque ! Il ne comprenait pas qu'on mette plus de temps à enregistrer un disque qu'à le passer… (rires). J'étais ahuri, là ! S'il y en a qui pensent ça ! Enfin, voilà. Et le nouveau, on l'a fait en Angleterre. Mais juste pour des raisons de tranquillité. Pour être peinards. Et puis aussi parce que ça coûte assez cher les studios, ici. On a fait les rythmiques dans le studio de Dave Edmund. Tout bêtement parce que c'était en rase campagne, avec un bon matériel. Toutes les conditions réunies pour qu'on soit peinards : la chambre à coucher qui est à trois mètres de la console. La cuisine ouverte toute la nuit ; frigo rempli… Des petits détails, mais quand tu es en train de marner, si tu les mets bout à bout, ce sont des détails qui comptent. Pas tellement cher, en plus. On a terminé le reste à Maison-Rouge.

 

B : Tout ça avec tes musiciens français habituels ?

B : Oui, pour la basse, batterie, guitare. Sauf que j'ai pris un clavier et un sax en plus, pour faire un chorus, comme ça.

 

B : Oui, juste de temps en temps… C'est pas l'essentiel ?

B : Pour faire l'intro de Gaby, le type a quand même pris huit heures ! Je ne voulais plus me retrouver avec un type qui sorte du conservatoire et qui passe huit heures à comprendre ce que je veux ! Tu perds du temps, ça te coûte beaucoup plus cher, et ça ne te sert à rien. Là-bas, en plus, les gars ne te regardent pas avec des yeux ! C'est normal, pour eux.

 

B : Justement, je vais te décrire, si ça ne te dérange pas. Col relevé…

B : Oh mais, c'est parce qu'il fait froid !

 

B : Ah oui ? C'est pas systématique ?

B : Non, non !

 

B : Après ça, une banane. C'est exprès ? Tu les coiffes ?

B : Non, ils tombent comme ça. Habituellement, ils sont à peu près comme les tiens. Là, ils sont juste un peu longs. C'est pour ça. Autrement, c'est comme toi. On doit friser à peu près pareil. Et quand ils sont trop longs, ils tombent. Voilà.

 

B : Ensuite, un blouson noir. Et un gant. La classe ! Dans l'ensemble, on ne peut pas dire que ce soit extravagant ?

B : Non, je ne vais pas faire ça. A la ville, ça ne m'intéresse pas tellement. Et puis, ça ne correspond plus à grand-chose. Prendre un taxi avec des paillettes…

 

B : Bon, encore une ou deux questions et je te lâche après.

Le manager [qui ne devrait pas être là] : «Oh, ça va très bien !»

 

B : Ben, je sais pas, si ça va ! Il en a peut-être marre, lui ?

Le manager : «Ça va non ?»

 

B : J'aimerais juste…

 

B : Oh mais va-z'y, Bon Dieu ! C'est là tout droit, et tout de suite à droite après.

[Pause rafraîchissements. Bashung, soulagé, peut vraiment recommencer à répondre].

 

B : Bon, le personnage est un peu désenchanté, un peu sage… Tu as quel âge ?

B : 33 ans

 

B : Mais on sent le type déjà un peu apaisé. Qui ne va pas se fatiguer pour des bricoles. J.J. Cale…

B : C'est un peu ça. Mais je ne me sens pas non plus exactement comme J.J. Cale. Il est complètement différent de moi.

 

B : Avec un point commun : un certain recul par rapport aux choses ?

B : En fait, il y a des gens qui te pompent de l'énergie. Ils ne t'apportent rien et ils te prennent beaucoup de choses. Le jeu consiste à rencontrer le maximum de gens qui t'apportent quelque chose. Si tu dois discuter avec un mec qui ne t'écoute pas, comme c'est le cas la plupart du temps, qui n'entend même pas ce que tu dis…

 

B : Comme moi, quoi ! ?

B : Non, parce que tu vas peut-être réécouter la bande. Il y a une bande là-dedans ? [Rires]. Si c'est pour discuter avec quelqu'un qui ne t'écoute pas, c'est plus la peine. Mieux vaut discuter avec une carpe ! Au moins, elle, tu sais que c'est une carpe. C'est pour tout comme ça. Il y a des tas de choses qui ne m'intéressent plus, que je n'ai plus envie de faire, pas forcément parce que je suis désabusé. D'ailleurs, je te disais tout à l'heure que ce qui me plaît, c'est de «m'étonner» pour avancer. Donc, il y a des choses qui me concernent. De plus en plus de choses qui me concernent.

 

B : Paisible ?

B : Au premier abord. Mais c'est sans doute une impression. Qui cache une certaine violence. qui pourrait t'étonner.

 

B : Comme chez quelqu'un qui a fait un long parcours. Ça fait combien de temps que tu travailles ? Qu'est-ce que tu as fait avant d'être monsieur Gaby ?

B : Tout à l'heure, tu parlais de Dick Rivers. Eh bien, justement, je me suis occupé de lui. Pendant quelque temps. C'était une façon d'être là-dedans. J'avais envie de faire des disques. Et comme je ne pouvais pas faire ce que j'aurais voulu faire - mettons qu'il y a dix ans j'aie voulu faire ce que je fais, avec le même état d'esprit, on m'aurait pris pour un branque ! Je me serais retrouvé en face de murs ! C'était une façon de m'occuper de disques quand même. Une occasion s'est présentée. Il fallait que je gagne ma vie. Bon, je me suis occupé de lui. Pendant trois ans.

 

B : Tu lui faisais des chansons ?

B : Oui. Et je réalisais ses disques.

 

B : Tu signais Bashung ?

B : Oui. Tu regarderas. Il y un album qui s'appelle Walking Along The Riverside. Voilà. C'était assez enrichissant, pour moi. On allait à Londres faire des disques. On rencontrait des musiciens. Comme Albert Lee, des gens comme ça. C'était quand même intéressant ! C'était ça ou placer des chansons à Gérard Lenorman ! Et comme je ne me sentais pas d'attaque, comme je vendais très mal mes trucs, j'ai préféré ça. Parce que d'une part, le rock, le country, ça m'amusait assez. Et que d'autre part, Dick existait déjà, en tant que personnalité, dans ce métier, ça pouvait coller.

 

Rock

 

[Un blanc assez long. La cassette s'est arrêtée. Personne ne s'en est aperçu. Au moment où quelqu'un a songé à changer de bande et à faire repartir l'engin, Bashung et le reporter sont occupés à chanter la ligne mélodique de Three Steps To Heaven. Ça donne à peu près : "Dan-dan-dannnn-dan-dan-dan-dan-dan" d'un côté, et de l'autre "Pom-pom-pom". Un grand moment ! Un auditeur non prévenu peut finir par comprendre qu'il vient d'être question de Sting, bassiste de Police, qui, dans ce film méconnu qu'est Radio On, chante Eddie Cochran, sans accompagnement et sans électricité, en caressant les cordes d'une guitare électrique débranchée. La discussion tourne vaguement autour de la magie de cette époque. Le reporter affirme péremptoirement que le rockabilly de gens comme Robert Gordon, qui cherchent à recréer artificiellement cette époque, avec ses moindres tics, que le rockabilly donc est bien nul. C'est là que Bashung, toujours modéré et positif, reprend la parole].

 

B : Moi je trouve qu'un type comme Costello, qui adore tout ça, le reproduit très bien dans notre époque. Il trouve d'autres sons. Mais qui rappellent légèrement les choses d'avant. Sinon, il faut aller rechercher les vieux disques de Carl Perkins.

 

B : Bien sûr. Autrement, refaire, à tout prix, ce qui se faisait il y a vingt ans…

B : C'est plus possible. Ne serait-ce que parce qu'il y a vingt ans, ils ne s'imaginaient pas que, vingt ans après, on les verrait comme on les voit ! Ils ont fait ça comme ça. Ainsi fait Bashung. Rendez-vous dans vingt ans.

 

 

 

Du rockeur à l'ouvrage

Itinéraire d'un artiste à part, réservé et tortueux en privé, performer sensationnel sur scène, intime et fracassant.

 

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GILLES RENAULT

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand on lui demandait, il y a dix ans - c'est-à-dire à une époque où la question ne présentait pas un caractère déplacé -, comment il envisageait «la fin», Alain Bashung formulait ainsi sa réponse : «J'ai abandonné l'idée que la vie pouvait être facile, mais je crois m'en sortir… Je ne pense pas tellement à la fin. Le fait que les choses s'arrêtent un jour ne me paraît pas extrêmement important. Ça m'ennuierait de souffrir pendant des années. A part ça, je ne me vois pas finir en train de regarder la télé, assis dans un fauteuil. Il faudrait que ce soit en faisant quelque chose, un disque, un spectacle. Mais ça m'ennuierait beaucoup de ne pas aller au bout. Je trouverais cela impoli.»

 

Fidèle à sa parole, Alain Bashung a fait de son mieux pour honorer le contrat. Il n'est pas allé jusqu'au bout, mais le plus loin possible, capitulant, entre deux concerts «reportés» ad vitam æternam, deux semaines après avoir douloureusement animé sa propre oraison funèbre à la télévision. Alain Bashung est mort samedi après-midi à 61 ans, entouré des siens à l'hôpital Saint-Joseph, à Paris. La chimiothérapie n'est pas parvenue à prendre le dessus sur ce cancer du poumon dont il souffrait depuis environ deux ans.

 

Longtemps tue, la maladie avait été ébruitée à son corps défendant. Il n'aimait pas en parler, en public du moins, même de biais. Ultime pirouette, d'une implacable élégance, alors que les effets du traitement médical ne permettaient plus d'ignorer la réalité, il posait ceci l'an dernier, à propos de son nouvel album, Bleu pétrole, donc de lui : «Après avoir décrit des tourments intérieurs, j'ai souhaité oublier un peu mes fonctionnements personnels pour tourner la caméra vers l'extérieur.»

 

Alain Bashung était considéré à raison comme un artiste à part. Courtois, réservé, sinueux, il fuyait d'autant moins les questions qu'il éludait souvent sans aucune malveillance les réponses, exprimant une pensée digressive dans un coq-à-l'âne d'où filtrait une fantasque sagesse.

 

L'arrière-cour du show-bizEnfant de chœur, ado prolo

 

Alain Bashung est né Baschung du côté de Boulogne-Billancourt, banlieue ouest, à portée de vue du périphérique. Mère bretonne employée d'usine, père inconnu - «j'ai entendu dire une fois qu'il était kabyle», lâchera-t-il a posteriori. Un beau-père boulanger intègre ensuite la cellule familiale et «le bâtard» part voir du pays, pour son bien. Chez des grands-parents alsaciens, la campagne lui donne des couleurs ; comme tout gamin il se fantasme footballeur - avant de tâter plus tard du vélo sur piste. L'enfant de chœur qui meuble le silence en jouant de l'harmonica n'a aucune prédisposition exceptionnelle pour les études. Ni brillant ni nul, on imagine pour lui un avenir dans la comptabilité. Mais Bill Haley et Elvis Presley rythment l'époque et contribuent à creuser le (micro)sillon d'une autre vie possible.

 

Entouré de quelques comparses, Alain Baschung écume en groupe les bouis-bouis et bases militaires américaines installées sur le territoire français. Sans le savoir, il se construit une petite mythologie prolo. Premier souvenir sur scène ? «En 1962 ou 1963, à peine adolescent, dans le cadre d'une fête Renault à Mennecy, où le batteur travaillait à l'usine. On faisait des reprises des Spotnicks sur un petit ampli. C'était un après-midi, sous le cagnard, avec le Ricard qui tournait. Il y avait aussi Anne Sylvestre et puis Bobby Lapointe, avec un pianiste. Personne ne suivait vraiment.» Premiers émois vus d'en bas ? «Hugues Aufray à l'Olympia, vers mes 16-17 ans, avec Marianne Faithfull en première partie. Puis Gene Vincent, à la Mutualité. Assez bizarre comme soirée, autour d'une dizaine de mecs qui voulaient tout casser, comme c'était alors la coutume. Des canettes vides qui voltigent, un type qui reçoit un coup de couteau. Tout le monde est sorti et dix minutes plus tard le concert a redémarré.»

 

Baschung traverse les années 60 en vivotant dans l'arrière-cour du show-biz balbutiant. Sous divers pseudos hasardeux (Hendrick Darmen, David Bergen), il persiste et signe - avec pour «seule ambition de faire des disques, qu'ils se vendent ou pas» - des 45 tours qui en l'occurrence ne se vendent pas. Belle allure, déjà, mais copie à revoir. Si succès il y a, au début des années 70, ça n'est qu'en Robespierre de contrebande, dans l'anonymat de la troupe interprétant la comédie musicale de Claude-Michel Schönberg, la Révolution française.

 

baschung devient bashung Punk made in France

 

«Si tout est compliqué, ça ne colle pas, si tout est simple, ça ne suffit pas.» Il faut guetter la réplique made in France du mouvement punk pour qu'Alain Bashung - débarrassé du «c» - trouve la combinaison du coffre-fort. Boris Bergman puis Serge Gainsbourg et encore plus tard Jean Fauque le révèlent à lui-même, comme aux autres, mettons plus grand rockeur français de tous les temps. A une époque où le disque se fabrique encore en vinyle, plusieurs années de tubes radiophoniques scandent l'ascension, tantôt populaire, tantôt critique, parfois les deux. New wave fondue d'une noirceur étincelante, sa musique engrange les superlatifs et les prix.

 

Performer sensationnel, Bashung parachève sa domination incontestable sur la scène nationale. S'engage à l'occasion, à sa façon - une chanson pour soutenir le mouvement «Touche pas à mon pote» des années Mitterrand, «l'attitude d'un petit voyou sans envergure» à propos de Nicolas Sarkozy qui, hier, saluait en retour la mémoire d'«un prince, un immense poète»… Déménage - propre et figuré. Refait sa vie sentimentale (deux enfants, Arthur et Poppée, qu'une vingtaine d'années séparent). S'absente, y compris au sommet (période 90's, Fantaisie militaire, où aucun concert ne valide le retour en grâce tubesque). Tantôt pour tourner, tantôt pour ne rien faire de précis - «une espèce de vie monocorde, avec des nuits blanches fabriquées pour me fatiguer artificiellement, et puis des bouffes avec des potes, un cahier à côté du lit, quelques bouquins, beaucoup de télé».

 

Le come-back à la scène Baroudeur, archange du rock

 

Après huit ou neuf années de repli même pas stratégique, Bashung retrouve le chemin de la scène en 2003, pour une «tournée des grands espaces» qui se donne le moyen de ses ambitions. Un périple au long cours, tutoyant l'intime et toisant les limbes, où les kilomètres avalés renvoient à une spectaculaire scénographie pensée par la vidéaste plasticienne Dominique Gonzalez-Foerster. Le chaos du barnum rock et des nuits sans fin d'hier, avec Gainsbourg et pas mal d'autres, est supplanté par un rythme aménagé où l'eau minérale et le soda light coulent à flot sans contredire le magnétisme d'un homme revenu de bien des artifices.

 

Bashung avait ainsi durablement renoué avec la scène, archange hiératique qui n'avait plus depuis longtemps le déhanchement (pépins de santé), mais, toujours bien entouré (Yan Péchin, Arnaud Dieterlen…), n'en gardait pas moins plusieurs longueurs d'avance sur le peloton. Plus l'échéance semblait se préciser, plus Bashung souhaitait regarder devant lui. Il y a quelques jours, il travaillait au mixage d'un disque en public destiné à témoigner de la majesté des Olympia du printemps dernier. Il réfléchissait aussi, semble-t-il, à de nouveaux titres, qu'il aurait pu matérialiser avec Gérard Manset et le chanteur de Louise Attaque, Gaëtan Roussel, chevilles ouvrières de Bleu pétrole.

 

Durant la «Tournée des grands espaces», Alain Bashung aimait à prendre congé dans un salut humble et magnifique. Ses derniers mots étaient : «Merci, faites de beaux rêves.» Si on doit garder une image, celle-ci nous va.

 

 

 

 

Bashung : mort d'un talent voyageur

17/03/2009 12:30

Bashung s'en est allé le 14 mars. Son œuvre restera à tout jamais.

Par Philippe Cornet

Alain Bashung admirait Léo Ferré dont il avait élégamment repris Avec le temps sur un CD hommage en 2003. Mais il n'aimait pas le Ferré rock de la fin des sixties, lui préférant le signataire d'orchestrations épiques et de délires baroques. Bashung avait du goût et de la morale.

Malgré une carrière entamée par une impressionnante série de galères et de gamelles, l'arrivée de son premier tube en 1980 (Gaby Oh Gaby) ne change en rien sa conduite : toujours essayer, toujours innover. Ne jamais se cantonner à la perpétuité rock. Après moult expériences solos plus ou moins anonymes, inaugurées dès 1966 avec Pourquoi rêvez-vous des Etats-Unis ?, il lui faut plus de dix ans pour décrocher un début de reconnaissance.

L'album Roman photos paru en 1977 n'est pas un succès commercial, mais révèle des chansons maniaques, drôles, flirtant avec l'absurde, pour moitié écrites avec Boris Bergman. Celui-là sera le comparse de mots tordus pendant une décennie, Bashung lui faisant assez vite une infidélité avec Serge Gainsbourg (Play blessures) dont il partage le goût prononcé pour l'alcool, la clope et plus, si affinités.

 

 

 

 

http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=53106

 

 

Un jour il ne mourira plus auprès de son Père éternel

Suite à la mort de l'irremplaçable Alain Bashung, on aura tout rappelé de ce qui constituait son personnage : le rocker expérimental et élégant, le sombre dandy fumeur et buveur, le malaxeur génial des mots des autres pour en faire les siens, le crooner improbable aux drôles de textes multi-signifiants, le romantique mélancolique shooté à la cocasserie, l'amoureux éperdu et timide, le musicien inspiré et toujours original, le parrain classieux de la chanson française, l'homme qui venait de Vénus et qui vient d'y retourner. Tout rappelé ? Non, pas vraiment.

 

 Comme un vide entre L'Imprudence et Bleu pétrole

 

On aura aussi rappelé les treize albums qu'il a enregistrés, les très bons, les moins bons et les sublimes, en insistant sur ceux qui comprenaient les tubes et surtout sur ceux qu'il a produits pendant ses dix dernières années d'existence, les meilleurs : Fantaisie Militaire et Bleu pétrole bien sûr… en étant plus discret sur le très expérimental, austère et abstrait L'Imprudence… et encore plus discret - voire mutique - sur Le Cantique des Cantiques, album enregistré en compagnie de son ultime épouse, Chloé Mons. Car Bashung n'a pas enregistré treize, mais quatorze albums, et ce Cantique des cantiques est sans doute l'un des plus beaux et à coup sûr le plus méconnu.

 

Pourquoi ce silence commémoratif à propos de cet album paru dans le sillon de L'Imprudence et marqué par une profonde originalité musicale et expérimentale ? Probablement parce qu'il dérange, qu'il gêne, qu'il semble être une incongruité dans cette discographie. Songez donc : il n'est pas paru chez Universal, sa dernière maison de disques, mais chez Bayard, éditeur catholique, et pour cause : cet album d'une sensualité torride à la hauteur de Madame rêve, est issu d'un texte tiré de la Bible, rien de moins. Et de plus, il ne contenait aucune chanson susceptible de faire un tube au format FM.

 

Bashung le sulfureux rebelle était-il aussi un fervent chrétien ? Cette facette du personnage aurait-elle été assez insupportable à assimiler par l'establishment laudatif post-mortem pour qu'on la passe à la trappe des commémorations ? Avant de tenter de faire le point sur cet aspect peu connu de la personnalité complexe du chanteur, présentons brièvement l'objet de ce délit.

 

Des Cantiques très physiques

 

Ce que l'on appelle le Cantique des cantiques est une collection de poèmes d'amour en forme de réponses entre une femme et un homme, voire entre plusieurs couples sur fond d'évocation quasi-panthéiste des éléments de la nature. Les savants et exégètes pensent qu'il est le fruit d'une compilation de plusieurs poèmes pré-judaïques tels qu'on en trouve dans toute la littérature du Proche-Orient ancien et dont on retrouve aussi des traces dans la littérature musulmane - les Contes des Milles et une Nuits par exemple.

 

Le livre a d'abord été rejeté à cause de son caractère profane, dont témoignent les nombreuses images érotiques comme : "Tes deux seins, tels deux faons, jumeaux de la gazelle, pâturent dans les lotus" ou encore "Qu'elles sont belles, tes étreintes, ma soeur-fiancée, qu'elles sont bonnes tes étreintes, plus que le vin !" et du caractère presque animiste du rapport avec la nature qu'entretenaient les amants. Puis il fut décidé par les suspicieux rabbins, on ne sait trop pourquoi et après des siècles de discussions pré-byzantines, que ces poèmes étaient haram et qu'en fait ces dialogues symbolisaient l'union de Yahvé avec son peuple élu. Et c'est ainsi que ces textes hyper-sensuels, voire explicitement sexuels, furent incorporés dans la Bible au premier siècle après J.C., et qu'ils sont récités au moment de la Pâque juive… en dépit du fait que Dieu n'y soit pas mentionné, sinon par une brève et unique allusion à la "flamme de Yah" (Yah étant un des diminutifs de YHWH, Yahvé).

 

Les prêtres chrétiens, à la suite des rabbins, ont eux aussi été pendant des siècles très ennuyés par les torrents d'érotisme que dégagent ces poèmes qui faisaient pourtant partie du Canon biblique. L'austère et anti-fornicateur Calvin fut un temps tenté de mettre le Cantique des Cantiques à l'index, mais en bon bibliste fondamentaliste, il n'osa pas aller jusque là. Certains théologiens catholiques, imitant en cela leurs prédécesseurs judaïques, décidèrent que les torrides échanges des amants pouvaient être considérés comme des allégories ressemblant plus ou moins à la relation amoureuse que le Christ entretenait avec l'Eglise. D'autres exégètes, plus circonspects et moins capillotracteurs, préférèrent se caler sur une version moins divine et plus réaliste étant donné le contenu érotique très explicite de ces textes : pour eux, le Cantique des cantiques était bien des dialogues amoureux de chair et de sang qu'il ne restait plus qu'à sanctifier par les liens sacrés du mariage et la position obligatoire du missionnaire.

 

Bref, le Cantique des cantiques est un texte biblique on ne peut plus sulfureux et hors-normes qui ne pouvait que susciter le charnel désir de Bashung de l'interpréter : à quels canons de la Bible Madame rêve-t-elle vraiment ?

 

Bashung, l'Eglise, la transcendance et le Père éternel

 

En juin 2001, Bashung épouse religieusement Chloé Mons (ses deux précédents mariages avaient été civils). A cette occasion, il demande à Rodolphe Burger, l'ex-leader de Kat Onoma, de mettre en musique le Cantique des cantiques pour leur cérémonie de mariage, à partir d'une nouvelle traduction de cette œuvre par l'écrivain Olivier Cadiot (déjà auteur d'autres textes pour lui). Comment ? Bashung catho ?

 

Bof… l'interprétation que font Alain et Chloé du Cantique des cantiques est bel et bien un dialogue brûlant et sensuel entre amants de chair et de sang, mais l'ambiance et la musique sont aussi très mystiques. Quoi donc, alors ?

 

Né d'un père kabyle qu'il n'a jamais connu et d'une mère bretonne, le jeune Alain a en fait été éduqué en Alsace par les parents du nouvel époux de sa mère, des gens très conservateurs et catholiques. Il a été enfant de chœur, ce qui lui a permis de faire ses premiers pas musicaux, et dès l'adolescence a vite pris ses distances avec la foi inculquée. Faut pas prendre les canards sauvages pour des enfants de chœur !

 

Mais ce père absent continuera à secrètement le hanter : "Lorsque mon père a disparu, je n'ai pas eu la force d'aller jusqu'au cimetière. Se réunir après un enterrement Avoir les larmes du manque, celle des retrouvailles. C'est un moment étrange. On n'en parle pas mais on sent les choses. Ce n'est pas stérile. La sensibilité est exacerbée. Il y a des notes qui viennent comme ça et qui ne se trouvent pas ailleurs. On devrait être tout le temps dans une réceptivité totale à la vie. Comme si on avait miraculeusement trouvé le chemin du plus profond de soi".

 

Il y a quelque chose de mystique dans ces propos, tout comme dans la manière dont il évoque son mariage religieux avec Chloé : "La première fois à l'église. Enfin, je crois. Il y a des moments de ma vie que j'ai oubliés parce qu'ils sont liés à des cicatrices pas tout à fait refermées (…). Se marier, c'est une façon de se donner une base pour avancer, pour voir loin, jusqu'au dernier jour. C'est le besoin de m'arrimer à une force qui me dépasse. C'est peut-être ça, l'inconnu, le mystère, dont on parle dans la Bible (…). La force de repartir à chaque fois, on ne la trouve pas seulement en soi, ni auprès d'un autre. Ce mystère me paraît le plus essentiel, ce qui vaut qu'on passe sa vie à le chercher, à le comprendre. J'ai eu une éducation catholique. Le trou béant entre les valeurs proposées au catéchisme et ceux censés les mettre à exécution m'a dégoûté. Reste l'idée du Père éternel. L'interlocuteur le plus intime, plus intime peut-être que la femme que j'aime. Le confident suprême. Et puis l'idée que l'amour transcende la souffrance. J'ai eu envie de me cramer, d'être maître de mes douleurs, de mes plaisirs, sans emmerder personne. Il y a des souffrances que l'on ne choisit pas. Donner, recevoir, la musique, l'amour, la vie".

 

Un Père éternel et métaphysique se substituant à celui qui l'a abandonné ici-bas ? L'explication psychologisante est tentante mais elle est totalement insuffisante pour expliquer le souffle habité qui parcourt son œuvre hantée par une obscure transcendance réelle ou imaginaire - et les propos qu'il tient à propos de Dieu. Un jour Bashung ne mourira plus auprès de son Père éternel.

 

 

 

 

http://www.telerama.fr/musique/tragique-nouvelle,40536.php

 

Hommage

Le chanteur disparu 

 

Bashung, le rock pour vivre vite

Le 15 mars 2009 à 13h03 

Tags : alain bashung     chanson     rock 

 

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LE FIL MUSIQUE - Jusqu'au bout, Alain Bashung aura tout fait pour déjouer la mort, titubant mais debout sur scène, plus grandiose et bouleversant que jamais. Jusqu'aux Victoires de la musique, il y a quelques jours, où il chantait "Un jour, je parlerai moins, jusqu'au jour où je ne parlerai plus". Ce jour est venu. Laurent Rigoulet lui rend hommage en racontant quelques-unes de ses vies. Il y a des jours comme ça où il est impossible de ne pas utiliser le mot "bouleversant".

 

 

Alain Bashung au Nice Jazz Festival, en 2008. - Photo : Guillaume Laurent / http://www.flickr.com/photos/glaurent (licence CC by-nc-sa)

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C'était donc la dernière image. Dans les ultimes replis d'un hiver de glace, Alain Bashung est apparu un samedi de février sur la scène du Zénith parisien. Il avait comme toujours la beauté du diable, une pâleur de Nosferatu sous un chapeau de série noire, le costume sombre flottant sur l'éternelle silhouette de rocker efflanqué. Il était sur scène en équilibre instable, comme du temps où il brûlait les planches dans le feu d'une demi-jeunesse, hurlant « Toujours sur la ligne blanche » dans un souffle de lyrisme rock incandescent dont la France n'avait aucune habitude. Ce soir de l'horribilis 2009, sa maigreur était raide et sa voix tremblait quand il soufflait les paroles de spleen écrites pour lui par Gaëtan Roussel, de Louise Attaque, avant l'irruption de la maladie. Ça disait « un jour je parlerai moins jusqu'au jour où je ne parlerai plus », et il était déjà difficile de retenir ses larmes. Alain Bashung a rythmé nos existences avec des poses sublimes de trompe-la-mort, mais les années ont filé et ça n'était plus du chiqué. « Souhaitons-nous une année resplendissante », lançait-il au public des Victoires de la musique qui lui rendaient un troublant hommage. Quinze jours plus tard, le chanteur de nos vertiges et de nos trous noirs, notre Presley, notre Dylan, notre Ian Curtis, notre crooner new wave inégalé, s'est éteint, entouré des siens, dans un hôpital parisien.

 

Depuis plus d'un an, on savait Bashung malade d'un cancer du poumon. Rattrapé par ce petit rituel qui nous frappait chaque fois qu'on le rencontrait : les paquets qu'il posait sur la table, alignés ou en petit tas, comme s'il s'apprêtait à tout consumer en une heure ou deux de confidences. Les premières alertes du mal ne l'avaient pas apaisé, la vie lui filait entre les doigts, la vie était une pente qu'il dévalait à tombeau ouvert (« J'ai pas vu le panneau/ fermé les yeux… »). Peu avant de mourir, Gainsbourg lui avait écrit C'est comment qu'on freine ?, manière de croiser leurs destins comme des ados qui scellent un pacte dans la brûlure ou le sang.

 

Depuis l'adolescence, Bashung avait choisi le rock pour vivre vite, sur le fil et dans l'excès. « Une réaction à l'environnement de mes 15 ans, disait-il dans les colonnes de Libération. Autour de moi, il n'y avait aucune volonté de vivre sa vie de manière un peu qualitative, de s'éclater. J'aurais pu mourir par ennui, par manque de fantaisie… » « C'est pas facile de se foutre en l'air, chantait-il, ça coûte, ça coûte, ça coûte très cher… ». Mais le rock était une promesse d'éternité. Et c'est ainsi qu'il a pris la route ces derniers mois pour une suite de concerts chargés d'une énergie tragique et fantastique. Comme l'idole Dylan et sa « tournée sans fin », Bashung semblait parti pour ne jamais s'arrêter.

 

Même quand il peinait à tenir debout comme lors des dernières Francofolies de La Rochelle, le résultat était grandiose et bouleversant, une communion comme il n'en avait jamais connu, lui qui, un jour de 1995, nous disait : « Je me sens plein d'une énergie bizarre. Un drôle d'état. L'impression d'avoir en moi chaque spectateur. Je suis chargé comme une centrale atomique. » Le chanteur de Gaby a fait ses adieux sur scène où il atteignait une forme d'oubli extraordinaire, « réinventant chaque soir la vie en vapeur d'essence, déjouant la mort en chantant » (Bayon in Libération en janvier dernier). « C'est comme le bateau, ce truc, nous disait-il, toujours en 1995. En public, la sanction est immédiate. C'est pas tortueux comme un enregistrement, c'est mieux pour la tête. » A l'époque, il avait 48 ans et se sentait pour toujours animé de la furie du rock : « A 50 ans, j'espère encore me rouler par terre. Je me sens bien ainsi. Ça n'inquiète personne. Au contraire. J'ai un peu de mal à m'extérioriser, alors quand je me laisse aller, mes proches disent : "Tiens, il est heureux !" »

 

Les photos qui accompagnent aujourd'hui la nouvelle de son décès le montrent triomphant sur la scène des Victoires de la musique où il fût l'artiste le plus récompensé (dix trophées). On en oublierait presque que Bashung, « le Johnny new wave », l'alchimiste génial qui a croisé le fer avec toutes les influences de la fin du XXe siècle, de Johnny Kidd à Léo Ferré, de Brel à Wire, a emprunté une multitude de détours avant de rencontrer le succès sur le tard et presque par hasard en 1980, fin des années punk en chantant la Gaby inventée par Boris Bergman. Ça faisait près de vingt ans qu'il s'était lancé sur la piste du rock après avoir été pistard pour épuiser la flamme de l'adolescence sur les vélodromes de sa lointaine région d'Alsace (« Quatre heures par jour à 15 ans. Les jambes longues, plutôt un bon sprinter. Un sport assez esthétique, un jeu un peu dangereux : frôler à un demi millimètre la roue de l'autre »).

 

Bashung ne connaissait pas son père et fut longtemps élevé par sa grand-mère. Dans l'ennui mortel d'un village de huit cents habitants, ça lui a donné la rage, l'envie de vaincre, de faire du chemin et de pulvériser les barrières : « Mon beau-père était boulanger, alors on m'a souvent traité de bâtard, lâchait-il un jour dans les colonnes d'Epok. Je me suis dit : "Je vais leur montrer ce que c'est un bâtard" » Il a tout enregistré, tout digéré, tout mélangé. Les chansons des caves de Saint-Germain et les obscurs rocks de Roy Orbison ou Johnny Kidd, qu'il écoutait sur les radios destinées aux bases américaines. Au mitan des années 60, il se rêvait en Bob Dylan ou en Gene Vincent et il écrivait pour Noël Deschamps. « Comme Ronnie Bird, il essayait d'inventer un versant pop ou rock français, racontait Bashung. C'était effarant, on avait l'impression d'être des Martiens. » En 1967, il jouait, sur la scène du Palais des Sports, en ouverture de rideau pour les Troggs, Cream et les Pretty Things. En 1968, il surfait sur une mini-vague folk. En 1971, il chantait du Feu dans les veines et se taillait un look hirsute à la Cat Stevens. En 1973, il interprétait le rôle de Robespierre (puis sur scène, celui de Fouquier-Tinville !) dans la Révolution française en Opéra rock. En 1976, il produisait Rock'nRoll Machine pour Dick Rivers… Plusieurs vies avant la sienne.

 

 

 

 



16/03/2009
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